Chercher un langage pour ce qui refuse d'être nommé

Kapitál
Chercher un langage pour ce qui refuse d'être nommé

Le festival du livre BRaK a cette année encore ouvert la soirée de cérémonie, associée à la remise du Prix Eugène Gindl. Nous vous présentons le laudatio pour le lauréat, l'icône du reportage polonais Mariusz Szczygieł, par Rafał Majerek, membre du jury du Prix Eugène Gindl et assistant spécialisé au Département de philologie slave de l'Institut de philologie slave de l'Université Jagellonne de Cracovie.

Le festival du livre BRaK a de nouveau ouvert cette année la soirée de cérémonie, associée à la remise du Prix Eugène Gindl. Nous vous présentons le laudatio pour le lauréat, l'icône du reportage polonais Mariusz Szczygieł, par Rafał Majerek, membre du jury du Prix Eugène Gindl et assistant spécialisé au Département de philologie slave à l'Institut de philologie slave de l'Université Jagellonne de Cracovie.

Mesdames, Messieurs, invitées et invités de l'événement d'aujourd'hui, bonsoir,

c'est pour moi un grand honneur de présenter les raisons pour lesquelles le jury du Prix Eugène Gindl a décidé de l'attribuer cette année à Mariusz Szczygieł. Je me limiterai aux plus importantes.

Le Prix Eugène Gindl est décerné à des personnalités dont la création se distingue par un haut niveau artistique, une sensibilité éthique et une conscience forte de la responsabilité quant à la manière dont la littérature de reportage représente la réalité. Il s'adresse aux auteurs et autrices dont les textes contribuent de manière significative au développement de la tradition du reportage, y font une création créative et la font évoluer dans de nouvelles directions. Il s'agit d'œuvres qui allient précision d'observation, composition réfléchie et langage cultivé, et qui ont la capacité de s'inscrire durablement dans la conscience culturelle.

La création de Mariusz Szczygieł s'inscrit sans aucun doute dans l'esprit dans lequel le Prix Eugène Gindl a été fondé. Ses livres et reportages associent une forme littéraire marquée à un intérêt profond pour l'homme et la société. Et ils montrent que le reportage peut être non seulement précis dans les détails, mais aussi artistiquement impressionnant. L'auteur aborde avec respect et empathie les héros et héroïnes de ses reportages. Il parvient à capter avec sensibilité les moments fragiles des destins humains tout en les situant dans un cadre historique et social plus large.

Parmi les thèmes centraux, indissociablement liés au nom de Mariusz Szczygieł, figure la culture tchèque. Bien qu'il lui ait consacré plusieurs textes, je mentionnerai au moins deux livres particulièrement inspirants : Gottland et Zrób sobie raj (Fais-toi un paradis). L'auteur y propose une vision plurielle de la société tchèque avec son passé riche et compliqué ainsi que son présent. Il dévoile des chapitres moins connus, souvent complexes, de l'histoire, rappelle des figures et des situations oubliées, et montre à quel point les destins tchèques sont tissés de traumatismes, de paradoxes et de dilemmes moraux. Par son interprétation sensible de la culture tchèque, il contribue également à une compréhension plus profonde de l'Europe centrale comme espace singulier où se mêlent expérience historique, mémoire culturelle et tensions géopolitiques. Il faut aussi souligner qu'avec la traduction de ses livres, cette vision approfondie de la culture et de l'histoire tchèques ne s'est pas limitée à la Pologne, mais a également touché les lecteurs d'autres pays.

Dans sa perspective sur la problématique tchèque, se manifeste aussi une des caractéristiques fondamentales de la démarche créative de l'auteur. Szczygieł n'aborde pas la culture tchèque uniquement comme un sujet intéressant pour le reportage – il l'aime ouvertement. C'est pour lui « un amour céleste », comme le suggère également le titre de l'un de ses livres.

Mariusz Szczygieł, Zuzana Golianová et Andrea Makýšová Volárová. Photo : Mišenka Plantážnik

Il souhaite également partager cet amour, lié à une fascination profonde, avec ses lecteurs et lectrices. Il ne s'agit pas seulement de transmettre de nouvelles connaissances ou interprétations, mais aussi de transmettre quelque chose d'important personnellement. Ses textes deviennent ainsi un espace de dialogue – une invitation à entrer en conversation avec une autre culture et aussi une occasion de réfléchir plus profondément à la sienne.

Bien sûr, dans son écriture, le récit et sa mise en forme jouent un rôle essentiel – le reportage doit maintenir la tension, surprendre et attirer le lecteur. L'histoire, dans le cas de notre lauréat, toujours magistralement maîtrisée, n'est cependant jamais une fin en soi. Elle n'est que la première couche, derrière laquelle s'ouvre un espace supplémentaire – elle devient une porte d'entrée vers une réflexion plus profonde. Une réflexion sur les valeurs, la mémoire, la relation de l'individu à l'histoire et au pouvoir, sur la façon dont nous vivons avec les autres. Grâce à cela, ses reportages ne se lisent pas seulement comme des récits captivants, mais aussi comme une incitation à la réflexion personnelle.

Le style de l'auteur Mariusz Szczygieł se caractérise par un sens remarquable de la composition et un travail précis avec la langue. Ses textes dépassent souvent les frontières du genre et remettent en question la compréhension même du reportage. L'auteur combine précision documentaire, profondeur essayistique et ironie subtile, créant une signature personnelle, facilement reconnaissable. C'est dans sa capacité à rechercher de nouvelles expressions et solutions formelles que réside sa contribution notable à la littérature de reportage contemporaine. Ces qualités sont présentes tout au long de sa création, mais prennent une importance particulière dans le livre Nie ma (Il n'y a pas). Dans cette œuvre, il s'agit principalement de rechercher une forme adéquate pour capturer la perte et l'absence, ainsi que la réflexion sur la fugacité. Dans la version de l'auteur, ce processus de recherche du langage pour ce qui résiste à la nomination est extrêmement suggestif et créativement convaincant.

La singularité de cette œuvre et la force de son message sont également attestées par la façon dont elle a été reçue. Le livre Nie jest a remporté le prix littéraire polonais le plus prestigieux, le Nike, décerné par un jury d'experts. En même temps, il a été élu par les lecteurs et lectrices comme le meilleur livre de l'année 2019. Une telle concordance entre le jury et le public est assez rare et souligne l'impact de cette œuvre. Il faut aussi ajouter que Mariusz Szczygieł appartient à ces auteurs dont la création a été récompensée par de nombreux prix littéraires importants en Pologne et à l'étranger – leur liste complète dépasserait largement le cadre de cette allocution.

Notre lauréat maîtrise parfaitement l'art de l'écriture, mais son intérêt pour le reportage ne se limite pas à la simple rédaction de reportages littéraires. Il s'intéresse aussi à la réflexion sur la nature de cette forme littéraire – ce qu'elle implique, comment comprendre la notion de vérité dans la littérature de reportage ou comment manipuler le matériau dont dispose l'auteur. Il accorde également une grande attention à la question de la responsabilité dans le mot. Ces réflexions et considérations prennent une forme marquante notamment dans le livre Fakty muszą zatańczyć (Les faits doivent danser), qui témoigne de sa conscience profonde d'auteur et de sa sensibilité éthique.

Une partie de sa conscience créative est aussi une relation forte à la tradition du reportage, à laquelle il se réfère et qu'il développe de manière créative. Il s'agit principalement de la tradition liée à l'école polonaise du reportage et à ses figures marquantes. Parmi beaucoup, citons au moins Hanna Krall et Małgorzata Szejnert. Mais il faut aussi mentionner une ligne plus ancienne de textes remontant au début du XXe siècle, qui a contribué à la formation du reportage en tant que genre littéraire et journalistique. Le respect de la tradition, associé à l'effort de la rendre vivante et de la populariser systématiquement, a finalement abouti à une initiative éditoriale exceptionnelle. Il s'agit d'une anthologie en trois volumes du reportage polonais du XXe siècle, dont l'éditeur est Mariusz Szczygieł – un projet de près de trois mille pages qui constitue par son volume et sa portée une tentative unique de cartographier de manière exhaustive l'évolution de ce genre dans le contexte polonais.

Tout comme la mise en valeur des œuvres importantes du passé et la culture de la mémoire, la réflexion sur l'avenir – sur la façon dont la littérature de reportage continuera à se développer et quelles conditions cette évolution nécessite – fait partie des aspects essentiels de l'activité de Mariusz Szczygieł. Cela se manifeste aussi fortement dans ses activités institutionnelles. Il est cofondateur de la Fondation Institut du reportage (avec Wojciech Tochman et Pawło Goźliński), qui a notamment créé une maison d'édition Dowody na istnienie (Preuves d'existence) et une école de reportage. Celle-ci contribue de manière significative à la formation d'une nouvelle génération d'auteurs de reportage.

Monsieur Szczygieł,

le jury du Prix Eugène Gindl a décidé de vous décerner cette distinction en signe de reconnaissance pour votre œuvre littéraire exceptionnelle. L'originalité de votre écriture, votre maîtrise de la langue, votre plongée profonde dans les histoires humaines et votre capacité à saisir aussi ce qui reste caché, ambigu ou difficile à exprimer, enrichissent considérablement la forme contemporaine de la littérature de reportage. Nous apprécions également le fait que, par votre travail, vous élargissez depuis longtemps l'espace dans lequel le reportage naît et se développe – en tant qu'auteur, éditeur et initiateur de projets soutenant son évolution.

Permettez-moi, au nom du jury, de vous adresser mes sincères félicitations pour l'attribution du Prix Eugène Gindl pour l'année 2026.